Le congrès est lancé !
1 04 2008Le 25 mars, le Conseil National du PS s’est tenu. Cette réunion a été l’occasion de faire un bilan des municipales, mais aussi de déterminer le calendrier du congrès.
Voici les interventions de Henri Emmanuelli et Benoit Hamon devant le CN.
Chers camarades, je voudrais moi aussi d’abord me féliciter de cette belle victoire.
J’ai pourtant du mal à être persuadé, comme Martine, que ce soit le triomphe de nos valeurs. J’observe que depuis une quinzaine, une vingtaine d’années, de manière récurrente, la victoire d’un camp se bâtit beaucoup sur la déception de l’autre camp.
C’est une victoire incontestable : ne nous privons pas de la savourer, mais mesurons-en tout de même les limites. Ce n’est pas un basculement de la France vers le socialisme, ou vers nos valeurs. J’aimerais que ça le soit, entendons-nous bien ; mais je n’en suis pas encore persuadé, et il faudra donc quelques confirmations ultérieures pour que j’en sois sûr.
En tout cas, c’est une victoire. Saurons-nous la gérer, Monsieur le premier secrétaire ? Ça aussi c’est une question récurrente pour ce qui est des victoires, mais également des défaites que nous n’avons pas toujours su analyser – mais ce n’est pas le moment d’en parler.
Cette victoire, nous l’avons acquise avec une stratégie fixée par le parti, et qui a connu quelques accommodations locales, comme ça a été rappelé à cette tribune.
Je me suis exprimé avec Benoît Hamon sur cette question stratégique dans une tribune libre aujourd’hui, et je suis plutôt heureux de ce que j’ai entendu aujourd’hui dans cette enceinte. Finalement, que ce soit Bertrand, que ce soit Martine, je partage leur point de vue. Si le MoDem est de gauche, je suis pour.
Je suis même prêt à franchir un pas supplémentaire : si la droite bascule à gauche, pourquoi pas, mes chers camarades ?
Mais vous le savez, la question ne se pose pas tout à fait comme cela. Le MoDem est un parti qui a une histoire, et s’agissant de ses options économiques ou de ses rapports à la justice sociale, ceux qui sont parlementaires depuis un certain nombre d’années ont pu mesurer que, comme le disait un président de la République de gauche, le centre n’est « ni de gauche, ni de gauche ». Accroître notre audience, oui bien sûr ; mais pour ce qui est de nouer des alliances stratégiques – dont il a été question dans certaines déclarations – c’est un autre sujet, un peu plus compliqué.
La question qui nous est posée aujourd’hui, c’est celle du calendrier. Nous l’approuvons, mon cher Premier secrétaire : il devrait donner du temps à tout le monde pour réfléchir, pour approfondir les questions, et pour aller, comme vient de nous le conseiller Vincent Peillon, au bout de notre intelligence. C’est un voyage sans fond, Vincent ! Notre intelligence n’a pas de limite ! Il serait souhaitable qu’il y ait quelques étapes quand même, parce que sinon nous risquerions de cheminer longtemps.
Ce que je pense très simplement, mes chers camarades, c’est que nous ne manquons ni d’idées, ni de propositions, mais que ce dont nous sommes dépourvus, c’est de cohérence.
Nous prenons des concepts qui ne nous appartiennent pas, nous les faisons nôtres, nous les mélangeons aux nôtres et tout ça donne une espèce de choukchouka qui n’est toujours pas intelligible.
J’entends parler de réformes. Encore aujourd’hui, réforme, réforme, réforme ! C’est devenu le leitmotiv de la droite, et nous sommes, nous, un parti réformiste. Sauf que, chers camarades, pour les socialistes, réforme, ça n’a jamais voulu dire moins ou pire, ça a toujours voulu dire : plus ou mieux. Donc rabâcher ce mot et proclamer que nous sommes pour la « réforme », au prétexte qu’il faudrait être moderne, ça ne veut rien dire.
Les réformes qui consistent à faire marche arrière, non, les Français n’en veulent pas, et savez-vous pourquoi, chers camarades ? Parce que, dans leur majorité, ils ne sont pas masochistes.
Il n’empêche que, dans nos propres rangs, nous reprenons allègrement : il faut être pour la « réforme ». Son contenu ? Eh bien on verra ! Ce qui est essentiel c’est d’être catalogué réformistes. Alors essayons de faire un effort sur nous-mêmes et nous en avons, j’en suis persuadé, la capacité, pour défendre ce en quoi nous croyons, les valeurs auxquelles nous croyons. J’ai été heureux tout à l’heure d’entendre le benjamin de l’Assemblée nationale rappeler quelque chose de simple : la liberté fait danser beaucoup de monde, en cette époque. Tout le monde, la gauche, la droite, le centre, danse sur l’air de la liberté. Mais ce qui fait la spécificité de la gauche, ce qui fait battre le coeur du socialisme, c’est l’égalité.
Et il n’y a pas d’antagonisme, Vincent, entre liberté et égalité, absolument pas. J’ai entendu reparler de redistribution, je pensais que c’était un mot que nous avions oublié, un concept dont j’ai lu il y a deux ans dans un livre célèbre, qu’il était désormais derrière nous et qui se réimpose tout simplement parce que les inégalités se creusent, parce que l’image que nous avons de la société sous nos yeux n’est pas acceptable pour nous, pas plus que pour une majorité de nos concitoyennes et de nos concitoyens. Retrouvons nos mots, expliquons ce que nous voulons, ce que sont nos valeurs, et pas simplement dans des généralités que tout le monde peut partager, mais sur des sujets précis.
En matière de politique étrangère par exemple, je demande que le Parti socialiste soit à la pointe du combat contre l’engagement en Afghanistan, parce que c’est une erreur politique, parce que c’est une erreur qui risque d’avoir des conséquences humaines lourdes, mais aussi sur nos finances publiques. C’est bien beau de supprimer dans notre déclaration de principe le « bloc contre bloc ». Mais il y a pire à l’horizon, mes chers camarades, il y a « civilisation contre civilisation ». J’espère que si on révise les évangiles, on n’oubliera pas de rappeler ce petit détail, parce que si on supprimait les « blocs » pour ne rien dire du combat civilisation contre civilisation, ce serait, là encore, une reculade plutôt qu’une avancée : évitons donc de sacrifier à l’ambition des feuilles mortes, qui est, comme nous le rappelait Kundera, l’ambition des feuilles mortes.
Faisons notre travail sérieusement, avec cohérence, avec sincérité et, oui, à ce moment-là , nous retrouverons notre unité. Parce que notre unité ne peut pas être qu’une proclamation sur des tribunes. Notre unité, c’est forcément la cohérence. Nous l’avons douloureusement vécu à l’occasion de l’affaire européenne, parce que derrière les mêmes mots, nous ne mettions pas les mêmes réalités ; parce que derrière les mêmes slogans, nous ne mettions pas les mêmes contenus. « Cohérence » doit être le maître mot, mes chers camarades.
Concernant nos statuts : vous savez, quand une église perd ses évangiles, ce n’est pas en réformant la curie romaine qu’on lui donne de l’audience. C’est plutôt sur ses comportements, sur nos comportements, sur nos pratiques qu’il faut s’interroger.
Là aussi, mes chers camarades, cette idée qui consisterait à vouloir enfermer la réalité politique, qui est par nature mouvante et imprévisible, dans les statuts du Parti socialiste, en sachant à quelle époque il va falloir désigner ou quelle époque il ne va pas falloir désigner, cette idée, mes chers camarades, n’est pas sérieuse.
Ce qu’il nous faut, ce sont des modalités de vivre ensemble dans la cohérence : à ce moment-là , nous affronterons la réalité comme elle vient. Ne nous fixons pas à l’avance le calendrier de futures turpitudes que nous allons nous imposer.
Je voudrais redire ici ce que j’ai dit au Bureau national. Cette idée qu’il pourrait y avoir un premier secrétaire ou une première secrétaire élu(e) au suffrage universel, et qu’ensuite on redésignerait un candidat ou une candidate élu(e) au suffrage universel, mes chers camarades, cela ne marche nulle part au monde. Partout où il y a démocratie, le ou la leader du parti de l’opposition a vocation à devenir le responsable de l’exécutif.
Si je me suis retiré volontairement en 1995 de la tête du Parti socialiste, c’est parce que j’ai dit à Lionel Jospin : « j’ai été battu, il ne peut pas y avoir, il ne doit pas y avoir une double légitimité ». On vivait cette situation à l’époque en Allemagne, en Espagne. Il doit n’y en avoir qu’un, et le Premier secrétaire du Parti socialiste a vocation à être notre candidat. Toute autre combinaison ne fonctionnera pas, je vous le dis avec conviction, après y avoir beaucoup réfléchi.
Faisons des choses simples, allons vers des réalités simples, et soyons cohérents, et vous verrez que les Françaises et les Français seront au rendez-vous en 2012.
Mais 2012 ne peut pas, ne doit pas être aujourd’hui dans les têtes. Je dénombre à peu près déjà six ou sept candidats potentiels à la présidentielle. Mais ça, ce sera le fruit. Ce dont nous avons la charge pendant ces quatre ans, c’est de planter l’arbre et de le faire fructifier : ne commençons pas à chercher le fruit avant d’avoir planté l’arbre ! Alors plantons l’arbre, nous avons quatre ans pour le faire pousser. Merci mes camarades.
Je vais essayer d’évoquer moi aussi en quelques mots les conditions dans lesquelles nous allons préparer le congrès qui vient. Auparavant, je voudrais féliciter les camarades qui ont gagné aux élections municipales et avoir une pensée particulière pour une femme qui était candidate, qui s’est fait voler la victoire, c’est Jacqueline Amiel-Donat, candidate à Perpignan, à qui ma victoire a été injustement volée par des pratiques d’un autre âge. Il serait utile que le Parti socialiste lui exprime son soutien au moment où, j’espère, cette élection sera rapidement invalidée par le Préfet des Pyrénées orientales et sera remise en cause par la justice de façon à ce qu’il soit fait justice aux électeurs de Perpignan et qu’on puisse avoir une nouvelle élection sur place.
Nous serons donc dans une année charnière, 2008, parce que nous aurons à répondre à trois questions importantes qui sont posées aux socialistes : la question du projet, à savoir en quoi les électeurs nous reconnaissent-ils ? Henri Emmanuelli a évoqué ce qu’était le principal défaut aujourd’hui du Parti socialiste, le défaut de cohérence, et c’est bien la question centrale qui sera posée : comment reconstruire une cohérence politique ? Comment redémontrer aujourd’hui l’utilité du Parti socialiste au niveau national et pas simplement au niveau des collectivités régionales ou locales ? Il y aura la question du projet, il y aura la question de la stratégie de reconquête du pouvoir, comment nous nous mettons en situation avec un parti rénové et avec des alliances qui soient des alliances solides, de pouvoir reconquérir le pouvoir.
Enfin, la troisième question, qui est absolument liée aux deux premières, c’est celle du leadership. Ne tournons pas autour du pot, cette question sera posée, le leadership à travers celles et ceux qui seront candidat à l’élections présidentielles, mais aussi et surtout, en tout cas c’est cela qui doit nous occuper aujourd’hui celles et ceux qui animeront demain le Parti socialiste. La première chose, c’est d’essayer de faire cet effort de rompre avec le déni selon lequel nous aurions perdu les trois dernières élections présidentielles par trop plein de socialisme. N’importe quel étudiant de première année de sciences po, à la lecture du programme qui a été mené en 2002, comme en 2007, aurait constaté que l’offre politique du Parti socialiste était une offre de centre gauche en ligne parfaite avec les offres politiques défendues par les autres partis socio-démocrates en Europe, et une offre politique avec laquelle un certain nombre de ces partis, le SPD en tête, sont en train de rompre au motif que les politiques mises en œuvre quand nos dirigeants socialistes nous ont conduit à des défaites politiques et des défaites électorales assez lourdes. Nous avons défini une offre politique de centre gauche qui, à trois reprises, a été mise en échec. C’est le déni avec lequel il faut rompre car, si demain, nous rentrions dans ce congrès avec la volonté de rénover, refonder, reconstruire, en considérant que nous avons perdu par trop plein de socialisme, nous ferions une erreur fondamentale d’analyse sur les raisons, ou en tout cas sur ce que la nature de l’offre politique que nous avons défendue à trois élections présidentielles successives, qui n’était pas une ligne qui, reconnaissons-le, qui manifestait un trop plein de socialisme, mais parfois, et d’autres l’ont dit, un vrai défaut de socialisme sur certaines questions.
Voilà le déni avec lequel il faudra rompre et ensuite s’engager cette fois-ci sans précautions sur le débat sur la modernité de l’offre de la gauche et de l’offre socialiste. Je n’ai aucun état d’âme aujourd’hui à entrer dans ce débat et à considérer que, quand nous parlons de régulation, quand nous parlons de progressivité de l’impôt, quand nous parlons de redistribution, nous embrassons la modernité d’une offre politique de gauche, tant ce débat est au cœur du débat politique américain, tant ces questions sont au cœur du débat politique en Amérique du sud, et tant ces questions aujourd’hui structurent bien des remises en question de lignes politiques sur lesquels se sont organisés les partis socio-démocrates européens.
La modernité aujourd’hui, face à ce qu’est la crise macro économique et la crise financière, c’est bien de reposer la question des instruments de régulation, de convention et de surveillance, mais surtout de savoir comment demain, à travers le redéploiement de la puissance publique, nous serons en capacité de proposer des solutions plutôt que de laisser faire le marché, offrirons au peuple, à travers la démocratie et à travers la puissance publique, les moyens justement de réguler ce que sont les aberrations du système financier international.
Donc embrassons ce débat-là , et considérons aujourd’hui que ce qui est jugé par quelques éditorialistes archaïques en France est moderne partout ailleurs. Partout ailleurs, le retour de la puissance publique, le redéploiement de la puissance publique, le retour de l’intervention, les régulations sont devenus des éléments qui fondent la modernité d’une offre politique, celle des démocrates américains, celle d’un certain nombre de socialistes en Amérique du Sud, celle de nos camarades du SPD, il serait quand même curieux que cette modernité-là , une fois qu’on entre dans l’hexagone, soit transformée par quelques éditorialistes et par quelques-uns d’entre nous, peu nombreux, j’en ai entendu quelques-uns, peu nombreux heureusement à cette tribune, comme un élément de l’archaïsme politique. Je considère aujourd’hui que la modernité, c’est justement de revenir à ce qui est l’essentiel de notre fonction, essayer de réguler ce que sont les injustices, en l’occurrence le système capitaliste.
Enfin, puisque c’est l’année de l’anniversaire de mai 68, j’ai entendu l’analyse de Jean-Christophe Cambadélis que j’ai trouvée très juste : nous sommes confrontés à une crise économique et sociale, mais aussi une crise institutionnelle, et s’il n’y a pas de débouchés dans les réponses politiques du gouvernement à ce que l’expression d’un mécontentement, vu les tensions sur les salariés, vu les tensions dans la société, il n’est pas exclu que cette société se mette en mouvement et qu’il se construise à nouveau un puissant mouvement social.
A l’heure où nous allons avoir un congrès charnière, souvenons-nous de ce mouvement : le mouvement de mai 68 est un mouvement où les hommes et les femmes se sont fortement mobilisés autour de la préservation d’un certain nombre de droits, et ils ont pensé imaginer les libertés nouvelles et les droits nouveaux. Et l’état d’esprit qui doit être le nôtre vis-à -vis des questions bioéthiques, vis-à -vis des questions culturelles, via des questions démocratiques comme vis-à -vis des questions sociales doit être celui-là : nous devons être à nouveau un parti à l’offensive tourné vers l’avenir, pensant les droits et les libertés nouvelles, et ne considérant pas aujourd’hui que l’identité socialiste se résume à préserver ce qui existe, ce qui est déjà une bonne chose, mais c’est de penser justement l’avenir à travers des libertés et des droits nouveaux.
A partir de là , j’ai entendu bon nombre de ceux qui sont passés avant moi à cette tribune laisser entendre ce que pourrait être leur attitude à ce congrès. Nous approuvons ce calendrier et cette méthode. En même temps, le congrès aurait eu lieu plus tôt, ça ne nous aurait pas dérangés. Moi, je signerai une motion dans laquelle l’offre politique justement, posera la question de la modernité à travers le retour de la redistribution et des régulations de l’intervention de l’Etat, posera la question du devoir des socialistes et de la responsabilité des socialistes à travers tous ces champs dans lesquels nous voulons inventer et imaginer des libertés nouvelles et des droits nouveaux. En tout cas, nous prendrons nos responsabilités, non pas pour dire lequel d’entre nous sera le mieux placé pour être premier secrétaire, mais pour dire que le débat d’orientation, c’est dans la clarté. Nous signerons un texte sur ces orientations pour incarner justement cette modernité d’un socialisme français en raisonnant avec la modernité du socialisme partout ailleurs.





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